Aujourd’hui, nous sommes réunis pour dire au revoir à notre mamie. Il est difficile de résumer une vie aussi longue et aussi riche en quelques minutes.
Alors, nous avons choisi de parler de la femme qu’elle était, à travers toutes ces histoires qui la racontent si bien.
Mamie, c’étaient d’abord des anecdotes. Des histoires qu’elle nous racontait parfois en boucle, mais que nous aimions entendre encore et encore. Même lorsque nous les connaissions par cœur, nous ne nous en lassions pas, parce qu’elles faisaient partie d’elle et qu’à travers elles, elle nous transmettait toute son histoire.
Elle nous parlait de son enfance, de son petit frère Fanfan, qui est parti si jeune, et de sa Tatan Lisette, qu’elle adorait tellement qu’elle n’avait pas du tout apprécié de la voir se marier, persuadée qu’on venait de la lui voler.
Elle racontait aussi le jour où elle avait pris le train avec sa sœur pour aller danser au Palais d’Hiver, à Lyon, parce que le parquet y était plus beau et glissait mieux… alors qu’elles étaient censées rester à Vienne.
Il y avait aussi cette fois où elle avait renversé le seau de charbon en reculant et où sa maîtresse mademoiselle Galibert lui avait rétorqué : « qu’est ce que vous pouvez être empotée, ma pauvre Roux ! »
Elle nous parlait de la guerre qu’elle à vécu, de ses trajets à vélo, des kilomètres qu’elle parcourait, et de ce sirop de fraise à la limonade qu’elle aimait tant boire en arrivant à Aubrives.
Toutes ces histoires racontaient déjà la femme qu’elle allait devenir : courageuse, audacieuse, dévouée et pleine de ressources.
Puis il y a eu sa rencontre avec Pépé.
Elle l’avait remarqué derrière le bar et elle avait immédiatement su qu’il était fait pour elle. Son amour pour lui a traversé toute sa vie. Elle a eu la force de l’accompagner jusqu’à son dernier souffle, à la maison, malgré la maladie et sans qu’il passe une seule nuit à l’hôpital.
Cet amour immense et indéfectible restera pour nous l’un des plus beaux témoignages de leur histoire.
Mamie avait aussi ses expressions bien à elle, parfois incompréhensibles pour les autres, mais tellement familières pour nous. Et lorsque nous l’agacions un peu trop, elle nous chantait : « Tu nous fais tourner la tête ! »
Elle avait également ses remèdes bien à elle. Elle utilisait du Synthol pour tout, et disait avec beaucoup de conviction : « Le Synthol, c’est de partout, sauf dans les yeux ! » Il faut dire que nous ne l’avons pas toujours ménagée. Nous lui avons parfois fait des plaisanteries dont elle se serait certainement bien passée, mais qui sont devenues, au fil des années, des souvenirs familiaux que nous n’oublierons jamais.
Pour nous, Mamie, c’était celle qui venait nous chercher à l’école. Celle avec qui nous mangions une orange à la petite cuillère, parce que c’était bien meilleur. Celle avec qui nous jouions au ballon dans le couloir, aux dames ou aux cartes, tout en regardant « Des chiffres et des lettres ».
Elle avait même conservé des dizaines d’emballages, tous soigneusement ouverts, simplement pour que nous puissions jouer à la marchande.
Elle nous apportait parfois le petit-déjeuner au lit, avec du cacao, une cuillère de miel ce (fameux miel qu'elle à donné à Romane à peine née) et des tartines de confiture. Elle nous apprenait à faire du vélo, nous emmenait nous promener et pouvait passer une partie de la nuit à nous câliner et à nous consoler.
C’était notre mamie câlins, toujours présente lorsque nous avions besoin d’elle.
Avec elle, il y avait aussi les incontournables repas hebdomadaires. Les lentilles en salade du mardi soir sont devenues les épinards à l’oseille du mercredi midi, avant
d’être remplacées par les escalopes à la crème du lundi midi et, et bien sûr, son incontournable choucroute. Chaque plat restera associé à un moment partagé autour de cette table.
Lors des fêtes de famille, elle préparait minutieusement son plan de table, avec chacun de nos prénoms inscrits sur des petits papiers. Et surtout, nous ne devions jamais être treize à table !
À Noël, elle installait sa crèche, mais sans sapin, puisqu’elle nous rappelait qu’« il n’y avait pas de sapin à Bethléem ». Elle la conservait ensuite jusqu’à l’anniversaire de sa fille, pour qu’il n’y ait pas de jaloux entre ses enfants.
La famille était sa priorité absolue.
Elle aimait particulièrement la Toussaint, parce que cette fête lui permettait de réunir toute la famille Faguet. Pour nous, les petits-enfants, c’était aussi l’occasion de nous retrouver et de faire les fous dans le grenier.
Mamie, c’était aussi une ingéniosité extraordinaire.
Elle passait le tracteur en plein soleil, enduite de citronnelle, puis allait le sangler au portique de l’atelier afin de pouvoir le nettoyer sans avoir à se baisser.
En voiture, elle mettait une pince à linge a sa ceinture parce que celle-ci lui faisait mal au cou. Elle ajoutait des morceaux de carton au pare-soleil parce qu’elle était trop petite.
Elle a conduit jusqu’à 96 ans. Elle a traversé le centre de Lyon sous la neige pour aller voir André Rieu en concert. Elle a même fait demi-tour devant des policiers après s’être retrouvée à contresens dans un parking. À 80 ans, en République dominicaine, elle a marché plus de cinq kilomètres sur
une plage, en plein soleil, entre midi et deux. À l’arrivée, elle a commandé une bière bien fraîche avant de nous annoncer que c’était la meilleure bière du monde.
Elle nous a offert de merveilleux voyages, notamment en Martinique, aux Baléares et en République dominicaine. Pour la remercier de tous ces souvenirs, nous avons eu le bonheur de l’emmener à notre tour en Corse.
Même à 96 ans, elle continuait de nous impressionner. Et aussitôt sortie d'une de l'hôpital, là voila au restaurant avec une andouillette- frites, parce que, selon ses propres mots, « la bouffe de l’hôpital était dégoutante ».
Mamie, c’était l’élégance et la classe. Jamais sans ses talons, toujours en robe ou en jupe — car les pantalons, c’était pour les garçons ! Et avec sa mise en plis toujours impeccable, elle avait cette allure si chic et si reconnaissable qui faisait partie d’elle.
Elle possédait une force de vie incroyable.
Nous avons pu compter sur Yann pendant cette dernière année qui à veillé sur elle au quotidien.
Durant les dernières semaines de sa vie, elle a eu la chance d’être choyer chaque jour par sa fille Anne et sa belle-fille Gilda, accompagnées de Pierre, qui ne l’ont jamais laissée seule et qui ont pris soin d’elle 24h sur 24 avec une présence, une tendresse et un dévouement immenses. Aujourd’hui, nous voulons leur dire merci. Les infirmières nous ont confié qu’elles avaient rarement vu une famille aussi unie.
Cette famille, c’est Mamie qui l’a créée. Elle peut en être profondément fière. Elle a réussi à nous transmettre ce qui lui avait parfois manqué dans son enfance :
la présence, l’unité, les grandes tablées, les rires, les voyages, les repas partagés et l’assurance de ne jamais être seul.
Mamie, c’était le courage, l’audace et l’ingéniosité.
Elle était généreuse, tolérante et profondément aimante.
Elle était notre repère, notre mémoire et le cœur de notre famille.
Bien sûr, nous aurions aimé la garder pour toujours auprès de nous. Mais aujourd’hui, malgré notre immense chagrin, nous voulons aussi remercier la vie de nous l’avoir laissée pendant 97 années. Nous avons eu la chance d’avoir la meilleure mamie que nous pouvions espérer.
Nous sommes infiniment reconnaissants qu’elle ait pu connaître ses sept arrière-petits-enfants, les voir grandir, partager leur vie et leur offrir autant de souvenirs.
Mamie, nous espérons que, là où tu te trouves aujourd’hui, tu as enfin retrouvé Pépé. Nous aimons imaginer qu’il t’attendait, peut-être derrière un bar, comme le jour où tu l’as aperçu pour la première fois et où tu as su qu’il était fait pour toi. Tu vas terriblement nous manquer, mais tu continueras de vivre dans chacun de nos souvenirs, dans nos expressions, dans nos repas de famille et dans toutes les histoires que nous raconterons à notre tour.
Merci pour tout, Mamie.
Nous t’aimons et nous ne t’oublierons jamais.
Un jour, nous nous retrouverons de l’autre côté.